Berta Isla

Sur fond de guerre froide et de luttes secrètes, Javier Marías tisse le récit d’une vie d’attente, celle de Berta Isla, une jeune Madrilène mariée à l’homme qui était son promis depuis toujours. Mais sait-on vraiment ce qui se cache derrière les paupières de celui qui dort à côté de vous ?

Par MICHEL EDO, Librairie Lucioles, Vienne

Une jeune femme attend, elle attend que son mari rentre. Qu’il rentre d’abord de Grande-Bretagne où il est allé faire ses études, puis qu’il rentre du travail qui l’accapare de plus en plus. Les absences se prolongent, des jours puis des semaines entières sans se voir. Ensuite des mois et des années d’absence, sans nouvelles. Et pourtant, elle attend, elle fait de l’attente le principe de son existence. Souvent, le quotidien fait barrage à la mélancolie de l’absence. Et lorsque Tomas rentre, elle retrouve l’homme qu’elle aime, son Tomasino, le brillant jeune homme, le talentueux polyglotte, l’amoureux un peu brutal qui reste si évasif sur ses voyages et sur son travail à l’ambassade. Tomas aurait pu n’être que ce charmant jeune homme un peu vieille école qui, après ses années d’études à Oxford, serait rentré dans une Espagne libérée de Franco, aurait épousé Berta et trouvé un travail de professeur de langue ou peu importe, l’avenir était ouvert. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi, le jeune homme est piégé par des plus cyniques qui lui volent son libre-arbitre au nom de l’intérêt supérieur du Royaume. Il sera désormais le jouet d’enjeux qui le dépassent, privé du droit élémentaire de conduire sa vie, sa personnalité progressivement diluée dans une multitude d’identités. On devine que la vie de Tomas a dû être pleine de rebondissements et d’aventures. Pourtant, cette réécriture contemporaine du mythe d’Ulysse donne la parole à Pénélope. Berta n’attend pas éperdue d’amour que l’objet de son désir veuille bien rentrer au bercail et sa souffrance n’a rien de romantique. Bien sûr elle se questionne sur ce mari qui est devenu une idée de mari, mais son absence devient bientôt un point aveugle. Il faut s’occuper des enfants, jouer le jeu de la société, avoir un travail, quelques amants sans conséquence. Ce serait finalement, comme dans Le Retour de Martin Guerre, des retrouvailles qui rendraient les choses chaotiques. En alternant les points de vue, d’abord Berta puis Tomas, Javier Marías décortique la psyché du couple qui, dans l’absence et le silence, se forge une identité sociale, quelques traits esquissés qui suffisent à l’apparence de la normalité et qui cachent des abîmes de complexités. Les non-dits s’entassant sur les questions non posées, jusqu’à cette constatation que l’autre, quel que soit le temps que l’on a passé avec lui, reste un étranger, si tant est qu’il sache lui-même, au-delà du rôle social qu’il s’est attribué, qui il est vraiment.

Lu et conseillé par :

  • Librairie Privat à Toulouse Christine MILHÈS
  • Librairie L'Oiseau-lire à Vise (Belgique) Isabelle DIGAILLIEZ
  • Librairie Lucioles à Vienne Michel EDO
  • Librairie Mots en marge à La Garenne-Colombes Nathalie IRIS
  • Librairie Gwalarn à Lannion Emmanuelle GEORGE
  • Bibliothèque/Médiathèque de Sarrebourg à Sarrebourg Yolande BASTIAN
  • Librairie La Buissonnière à Yvetot Manuel HIRBEC
  • Librairie La Madeleine à Lyon Alexandra VILLON
  • Librairie Les Temps modernes à Orléans Sophie TODESCATO